Yves Tilly
Sculpteur
Le démarrage de ce travail de sculpture relève davantage de l’accident que d’un processus. Un ami me donne une pièce de bois de merisier qu’il vient de tailler. Je l’installe sur le tour à bois. La force centrifuge attire à la périphérie un jus orange qui me surprend et me trouble. Je façonne alors une pièce cylindrique sans intérêt particulier, puis pratique perpendiculairement plusieurs entailles de façon intuitive avant de déposer la pièce dans un coin de l’atelier.
Quelques semaines plus tard, la sève a séché laissant à la surface une teinte orangée. Le fluide s’est évaporé, le bois détendu. Une large fente parcourt la pièce de haut en bas et les entailles se sont orientées en une ondulation régulière. C’est parce que je pratique et questionne le sujet du bois depuis si longtemps en tant que menuiser, que ce genre de recherches et d’accidents interviennent. Dans ce cas, je me suis trouvé face à une émotion qui va dès lors, constituer le bagage principal de mes recherches à venir.
« Lorsque vous êtes face à un arbre, un paysage, en matière d’altérité, quelles relations entretenez-vous avec ce que vous voyez ? »*. Cette question m’a fait mesurer à quel point j’étais peu outillé pour y répondre. Dès lors, je rentre dans la lecture d’auteurs ayant à voir avec le sujet d’une part et d’autre part je porte une attention revisitée à la nature qui m’entoure. La lecture me mènera entre-autre vers Charles Stépanoff et son livre « Attachements » qui marquera une étape supplémentaire, car il interroge, au-delà de l’altérité, la nature de l’attachement que le vivant peut produire et son étude sur le temps long. Dès lors « Attachement » devient le sous-titre de mon travail. Corps regardant, corps regardé.
Lorsque je suis au travail je cherche deux choses : d’une part les signes à même de donner à voir le vivant de l’arbre, ce qui pourrait témoigner de la singularité de son être s’il devait la mettre en scène pour nous. Je cherche par-là, disons, le point de vue de l’arbre. D’autre part, je cherche ma place ou alors notre place dans le rapport à l’arbre. Il est un prétexte à une interrogation plus large sur le vivant.
Yves TILLY , 2 décembre 2025
• D’après la lecture « Apprendre à Voir » d’Estelle Zhong Mengual